Oeuvres completes de Jean de La Fontaine : avec des notes et une nouvelle notice sur sa vie / par M. C.-A. Walckenaer.
- Jean de La Fontaine
- Date:
- 1840
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Credit: Oeuvres completes de Jean de La Fontaine : avec des notes et une nouvelle notice sur sa vie / par M. C.-A. Walckenaer. Source: Wellcome Collection.
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![Pour comparer ces trois personnages selon l’ordre que je me suis impose , ils ont fait voir au sorlir de leur enfance bcaucoup de vivacite, de hardiesse et d’esprit: mais, monsieur le prince n’ayant eu aucune occasion d’eclater avant la bataille de Rocroi1, quiconque ecrira sa vie (plut a Dieu qu’il m’en crut capable!), quiconque, dis-je, ecrira sa vie, ne la commen- cera que par cet endroit; et ainsi les competi- teurs que je lui donne l’emporteront a 1’egard du premier temps. Ce que je trouve de singu- licr, c’est que lous trois ont eu du savoir, et que la lecture les a occupes plus qu’elle n’a coutume de faire des gens de leur sorle. Outre le savoir, Cesar eut de 1’eloquence. Alexandre et monsieur le prince se sont peu soucies de porter cet avanlage aussi liaut que Jules Cesar a fait. Alexandre l’a meprise, lui qui avait Aris- tote pour precepteur, etqui etait fdsd’un pere fort eloquent. 11 voulait tout emporter de force, et eut cru se faire tort s’il se fut servi d’insi- nualions; mais je crains fort que monsieur le prince ne tienne un peu de lui de ce cole-la. Cependant il est toujours beau de pouvoir re- gner sur les esprits : celte sorle de domination n’est au-dessousd’aucun prince, quelque grand qu’il soil. Je ne veux pas dire qu’Alexandre ni monsieur le prince aient enlierement neglige le soin des paroles : je dis, sans plus, qu’ils ne les ont pas considerees comme un ornement en la personne d’aucun heros; en un mot, je dis que, selon toutes les dispositions du monde, il n’a tenu qu’a Alexandre d’etre eloquent, et il n’a pas voulu l’elre. Il se peut faire que la ja- lousie d’Aristole contre les liabiles gens de son temps, ouplutotles liaranguesdesorateurs con- tre Philippe et contre Alexandre meme, aient rendu cet art odieux a ce jeune prince. Jules Cesar n’a nullement neglige celte partie : c’est par la qu’il s’est rendu recommandable avant que d’avoir acquis aucune reputation par les armes; et ceux qui s’appliqueront a la lecture de ses Coinmenlaires s’elonneront qu’il ait cultive sa langue avec tant de soin. On ditqu’il en a compose des livres : c’est peul-etre pous- sertroploin unesemblableoccupation. Jedirai, par parenthese, que Jules Cesar a ecrit ses * Gagn^e par le due d'Enghien, depuis prince de Condd , le 19 raai 1643, ou le cinquteme jour du rtgne de Louis XIV. Commentaires comme si c’elait un autre que lui qui les eut ecrils, et qu’il n'eut pas raconle ses propres guerres; plus louable encore que Thucydide, qui ne laisse decouvrir a personne s’il est d’Athenes ou s’il est de Lacedemone : i car il est plus malaise de cacher l’amour que l’on a pour soi que celui que Ton a pour sa. palrie. Les Memoires de“* et ceux de M. de Bassompierre 1 sont bien eloignes du caractereJ de ceux de Jules Cesar. Enlin ce Romain a ex^-i celle en trois choses principales, la politique,, l’art mililaire, el l’art de bien dire. 11 a meme ) plaide des causes. Cela neluielait pasplus seant; qu’a notre Hercule gauloisde se servir du dis--1 cours aussi bien que d’une rnassue. On le peintij avec des chaines qui lui sorlent de la bouche,, comme s’il eut entraine les homines par ses pan- roles. C’est un equipage qui m’a etonne plus; d'une fois ; et si voire altesse y veut faire re-- flexion , je crois qu’elle s’en etonnera aussi. Jo ne me serais jamais avise de proposer a l’elo quence un dieu comme Hercule , et encom moins un Gaulois : ce sont des disconvenance^ qui medonnent enviede chercher cequi en es-ii repandu dans les livres. Pour revenir a mon parallele, le merveilleujs d’Alexandre dans sa jeunesse n’exclut pas celu i de Cesar, et encore moins celui de monsieur lik prince, lequel je fais consister en ce que d’a-.-j bord le talent qu’il a pour la guerre s’est fai i; connailre. Les liabiles gens de ce metier, o] voir comme il s’y prenait, ont juge par la d< j ce qu’il a fait depuis; je l’ai oui dire a quelqu’ui i d’eux, et plus d’une fois. Je laisserai pourtanil Alexandre en possession du privilege que tou j le monde lui attribue : car d’enlreprendre i vingt ans la conquele de l’Asie avec aussi pei ^ de troupes qu’il en avait, et ne vouloir de- mordre d’aucune chose, cela ressemble assez: ^ Achille; aussi se proposail-il de l imiter. Cesaw hesita beaucoup davantage dans l’enlreprisi > de se rendre mailre de Rome, quoiqu’il dispo ■ 1 Francois de Bassompierre, marcchal de France, n«i le Cq avril 1379, mort le 12 octobre 1646.11 a compost des Mdmoirts 1663, trois volumes in-12, etdes Observations sur les regne. < des rois Henri IV et Louis XIII. • Bassompierre, au juge i « ment d'Anquetil, dit les choses comme il les a vues, et il le; « a vues comme il dtait affects. On peut conclure de ses ouvra t ges qu'un courtisan en proie 4 ses haines, 4 ses amit'iis, et J a ses preventions, ecrirait fort mal l'bistoire. » (L’Intrigue dt • cabinet, 1.1, p, xxviij.)](https://iiif.wellcomecollection.org/image/b28269834_0616.jp2/full/800%2C/0/default.jpg)