Volume 1
De la bienfaisance publique / par M. le bon de Gérando.
- Joseph Marie, baron de Gérando
- Date:
- 1839
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Credit: De la bienfaisance publique / par M. le bon de Gérando. Source: Wellcome Collection.
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![DE L’INDIGENCE ET DE LA PAUVIIETÉ. leur, mais nous devons le dire : la vraie situa- tion des indigens est peu ou mal connue. Beau- coup de ceux qui parlent d’eux ne les ont pas vus de près ; beaucoup même de ceux qui s’in- téressent à eux , qui les assistent, ne se forment pas de leur position des idées justes. L’observa- tion révèle, sur cette grande maladie de l’huma- nité, des vérités à peine soupçonnées, et qui cependant exercent une intluence capitale sur le système des secours publics. S’il n’est pas de recherche plus digne d’exciter les travaux des amis de l’humanité, par quelles épreuves elle leur fait acheter les lumières qu’elle leur promet ! Comme l’infortune individuelle a des secrets , secrets qu’une charité ingénieuse parvient seule à pénétrer, la misère envisagée comme une calamité générale a des mystères, mystères qu’un observateur exercé peut seul découvrir. Irait-on puiser ces révélations dans les livres? Oùsontles livres qui ont tracé un tableau fidèle des douleurs de la misère? De quoi serviraient même à cet effet les dénombrements officiels des indigens, dressés pour la distribution des se- cours publics? Ou’est-cc que le nombre des indigens, si on ne sait ce que c’est que l’indigent lui-même, si on ne se fait une juste idée de la nature et de la gravité des maux qu’il endure? Misère! abîme de maux, en effet, aussi variés qu’horribles ! le regard n’y pénètre qu’avec effroi. L’amour ardent du bien donnera le cou- rage de l’approfondir. 11 osera sonder les plaies, pour y verser le baume. Cette pénible étude sera à la bienfaisance, ce que la pathologie est à l'art médical. L’ami de l’humanité servira de guide au savant et à l’homme d’état. Les termes de pauvreté et d’indigence, em- ployés comme synonymes dans le langage usuel, sont loin d’exprimer la même idée et de peindre la même situation. La pauvreté est le degré in- termédiaire entre la gêne et la misère ; elle con- duit et confine à l’indigence, mais elle n’est point encore l’indigence même; elle est un danger autant qu’une souffrance. Celui-là est pauvre, qui n’a pas suffisamment le nécessaire, [i] Cette distinction n'a point échappé à la sagacité des commissaires du roi, chargés de faire dernièrement, en Angleterre, des recherches et un rapport sur l’appli- cation des lois des pauvres; et c’est précisément sur cette distinction, comme nous aurons occasion de l’ex- pliquer par la suite, qu'ils ont fondé le plan de la ré- forme de ces lois . Report from his magesty’s commis o qui ne l’a qu’à moitié, qui ne l’a que stricte- ment ; celui-là est appelé pauvre, qui n’a pas de quoi subsister convenablement suivant sa condition, h'indigence est une pauvreté extrême ; c’est la privation du nécessaire; c’est le dénù- ment absolu. Il suffit, pour être pauvre, de ne rien avoir en propre, ou même de ne posséder que peu de chose : il faut, pour être indigent, se trouver hors d’état de se procurer soi-même ce dont on manque. Le pauvre n’a pour subsis- ter que ses bras; Y indigent n’a pas de quoi sub- sister. Le pauvre éprouve des privations; Vin- digent est exposé à périr. Le pauvre a surtout besoin d’appui : à l'indigent il faut des secours. On doit empêcher que la situation du pauvre ne s’aggrave. Il est indispensable que celle de Vindigent soit soulagée [i]. Cette distinction n’est pas de pure théorie; car la confusion, trop facilement introduite, entre les notions de la pauvreté et l’indigence, a causé bien des erreurs dans l’administration des secours publics. A la pauvreté, il faut une protection sans doute; à l’indigence seule un asile ou la subsistance. Les aumônes accordées à la pauvreté lui raviraient le premier des biens, celle indépendance qu’elle possède encore. Quelquefois les expressions pauvreté,pauvre, sont employés aussi dans le langage comme des dénominations génériques qui embrassent toutes les espèces , tous les degrés d’infortunes , et dé- signent une classe entière. L’indigence alors exprime une subdivision de cette classe, le der- nier degré de celle échelle. La pauvreté et 17»- digcnce, en ce sens, sont le genre et l’espèce [2]. Il n’est aucune condition humaine, quelque brillante qu’elle soit, que l’adversité ne puisse atteindre. Sur cette terre qui est pour lui un théâtre d’éducation et une carrière d’épreuves, l’homme est appelé à une lutte constante et terrible con- tre tous les genres d’obstacles et de dangers, lutte dans laquelle succombe une foule de vic- times. La civilisation, en se développant de jour en .jour, change le théâtre de ce combat; mais en étend la surface par les libertés même sionners for inquiring into thr administration and practical operation oftfte poor Law. Londres, 1834, p. 227. [2] C’est en ce sens générique que l’on emploie le mot pauvre substantivement :il faut assister le pauvre. le pauvre honteux, etc., etc. {Dictionnaire de l'acadé- mie française.)](https://iiif.wellcomecollection.org/image/b28749650_0001_0043.jp2/full/800%2C/0/default.jpg)