Volume 1
De la bienfaisance publique / par M. le bon de Gérando.
- Joseph Marie, baron de Gérando
- Date:
- 1839
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Credit: De la bienfaisance publique / par M. le bon de Gérando. Source: Wellcome Collection.
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![Comment la bonté ne serait-elle pas prise à ses pièges? Peut-elle résister à la première émotion que fait éprouver l’apparence du malheur? y opposerait-elle les froides réflexions de la dé- fiance? s’exposerait-elle, dans le doute même, à joindre le tort d’un injurieux soupçon aux re- fus de l’indifférence? La fausse indigence ne craint pas de revêtir les haillons de la misère. Quelquefois vous la voyez aUjContraire se présenter à vous avec une mise décente, et sous les formes qui appartien- nent aux conditions aisées de la société. C’est alors que l’industrie du métier déploie toutes ses ressources ; ces faux pauvres de bonne com- pagnie ont des revers bien plus intéressans à vous exposer que des infortunes vulgaires ; vic- times des orages politiques, des évènernens de guerre, ou de révolutions commerciales, ils ont subi d’étranges catastrophes ; ils sont tombés du sein de l’opulence dans le plus affreux dénù- ment. Ils trouvent, dans les premières dupes qu’ils ont faites, autant de témoins qui vien- nent les aider à en faire de nouvelles. Ce men- songe de haut parage s’exploite surtout dans les grandes villes, ceux qui s’y livrent ne sont pas en très-grand nombre ; mais leur talent ne se contente pas de prolits modiques, et leurs artifices causent un préjudice considérable aux intérêts des vrais indigens. L’avarice a des manies singulières, elle s’im- pose quelquefois toutes les horreurs d’une misère réelle, afin d’obtenir les moyens d’accumuler : elle se fait indigente pour s’enrichir. On connaît l’exemple du célèbre mendiant d’Angleterre qui laissa naguère un trésor considérable; on en citerait mille autres qui se répètent chaque jour avec des circonstances diverses. Ces prétendus indigens couchent sur la paille, se nourrissent des plus grossiers alimens, se défendent à peine de l’intempérie des saisons, manquent de tout pendant leur vie entière, et même jusqu’à leurs derniers instans ; cependant ils réunissent, ca- chent, entassent et conservent l’or, l’argent, le linge, les provisions qu’ils laissent périr sans y toucher [i]. La fainéantise est une sorte d'indigence vo- lontaire : le fainéant souffre sans doute ; mais il n’est pas nécessiteux, il n’est qu’oisif : c’est lui qui se manque à lui-même ; les privations qu’il éprouve il se les impose. Toutefois cette indi- [i] Thomas Humm, célibataire, mort en 18Ô8, à hex- den, comté d’Essex, et qui mendiait sur les grandes gence apparente est aussi un mensonge; car il n’y a pas chez elle dénùment réel; elle a des ressources, mais elle se refuse à en user. Cette apathie, quelquefois, est l’effet de l’é- ducation; quelquefois celui du tempérament; elle devient une habitude, elle est contagieuse, et ces deux circonstances , en la prolongeant et la propageant, la rendent encore plus funeste. Elle suppose, presque toujours, un certain degré d’affaiblissement dans l’énergie morale de l’âme, et quelque dégradation dans le caractère ; ce qui achève d’en aggraver les suites. Le vice condamne à des besoins par ses dés- ordres; la privation est pour lui la compagne de l’abus. L’indigence du dissipateur n’a rien de réel; l’ivrogne, le joueur, le libertin, avec des ressources bornées, n’auront plus de quoi subsister. Ce qui leur manque, ce ne sont pas les moyens de vivre, c’est l’esprit de conduite. Leur indigence est un mensonge encore, puis- qu’elle met sur le compte de l’adversité, ce qu’ils ne doivent imputer qu’à leurs propres torts. Ces malheureux, il est vrai, dans leur aveugle- ment, se mentent à eux-mêmes. Ce mensonge est plus coupable encore chez des chefs de famille , chez ceux qui ont d’autres personnes à leur charge. En se nuisant à eux- mêmes, ils dépouillent ceux dont la destinée leur était confiée. Que sera-ce s’ils consument encore de la même manière les secours destinés aux victimes de leurs écarts! Séparer le mensonge de la réalité n’est pas seulement ici un acte de justice, c’est encore un bienfait; bienfait pour le véritable indigent qui ne verra plus usurper les secours dont il a besoin par ceux qui n’y ont aucun droit; bienfait poul- ie faux indigent lui-même qui ne sera plus en- couragé dans ses torts; des infortunes qui com- mandent le respect ne seront plus confondues avec une imposture qui mérite le mépris ou la répression. Sur cette séparation repose le système entier de la bienfaisance publique ; seule elle peut en assurer les fruits et en prévenir les abus. Quand on passe de la théorie à l’application, la distinction toutefois n’est plus aussi nettement tranchée. Dans le fait, il faut l’avouer, plus d’un indigent n’appartient d’une manière absolue ni à l’une ni à l’autre de ces deux catégories, mais participe à-la-fois de toutes deux, et aggrave sa roules, a laissé 1,700.000 liv. sterling, ou 42 millions el demi de francs, à scs héritiers.](https://iiif.wellcomecollection.org/image/b28749650_0001_0045.jp2/full/800%2C/0/default.jpg)